Aimer, travailler sont deux dimensions de nos vies bien présentes dans nos vies, mais, à première vue, bien différentes. Pourtant, elles ont des points communs qui pourraient nous aider à mieux aimer.

En formation comme jeune médecin du travail, la première chose que j’ai apprise est l’étymologie du mot « travail » : ce mot proviendrait du latin « tripalium », un instrument de torture constitué de trois pieux. Ainsi, à l’origine, le travail nous renvoie à la condition des esclaves, ou, plus simplement à la dure réalité de la vie qu’il faut gagner, parfois « à la sueur de son front ».

Puis j’ai découvert la psychodynamique du travail et les écrits de Christophe Dejours1, pour qui le travail s’inscrit dans un équilibre entre la souffrance et le plaisir. Travailler impliquerait toujours une forme de lutte : lutte physique contre les éléments (la terre pour l’agriculteur, le matériau) … parfois aussi « contre » ou « avec » le logiciel, le client, le patient. Lorsqu’on travaille, rien ne se passe jamais comme prévu et l’activité implique de faire face en permanence à « tout ce qui n’a pas été prévu par l’organisation »2.

Ainsi l’homme au travail doit déployer de la créativité et de l’ingéniosité. Lorsqu’il y parvient, son travail est source de plaisir, il sort « grandi » de cette lutte constructive. D’une certaine façon il a imprimé sa marque dans le monde. C’est pour cela qu’il est si important que le résultat du travail soit visible ; l’engouement actuel pour l’artisanat en témoigne. Cette trace de soi que porte l’objet de travail ressemble à l’œuvre au sens de Hannah Arendt3. Le travail comme création et source d’épanouissement personnel nous renverrait-il à l’amour qui transforme nos vies ?

À première vue, la vie amoureuse paraît s’inscrire dans une dynamique contraire à celle de l’activité professionnelle : aimer, c’est d’abord tomber amoureux, dans une sorte de ravissement où le plaisir prend toute la place. Lors de la fusion des débuts, l’autre comble toutes les attentes. L’altérité a disparu. L’amoureux se sent pleinement exister grâce à l’autre, il est comme « révélé » à lui-même, tandis que la vie a davantage de couleurs.

Cette période ne dure pas, et après la phase d’idéalisation survient immanquablement une désillusion : l’autre apparaît tel qu’il est avec ses défauts, ses manques ; le réel refait surface, et en même temps, une certaine dose de souffrance. Certains couples n’y survivront pas et choisiront de se séparer. D’autres décideront de continuer la vie de couple et accepteront de se confronter à la réalité de l’autre : conflits, réconciliations, traversée des crises comme des moments de grâce vont émailler l’aventure du couple dans la durée4,5.

After work et prendre soin de son couple

L’un et l’autre, en se confrontant, se façonnent mutuellement, comme des sculptures sous la main de l’artiste, ou comme des galets polis par la mer au fil des ans. Peu à peu les aspérités disparaissent pour laisser la place à la tendresse et à la proximité. Ce polissage amène aussi chaque membre du couple à évoluer, à s’assouplir, à se laisser travailler l’un par l’autre. Et ce « travail » se poursuit indéfiniment.

Ainsi, au travail comme dans le couple, plaisir et souffrance sont présents, s’entremêlent. Le réel de la résistance du monde, ou le réel de l’autre, invitent au dépassement, et ainsi, progressivement, à faire œuvre commune. Une fécondité nouvelle apparait. N’est-ce pas cela, le don de l’amour ?

1.C.Dejours Travail, usure mentale, Bayard, 1 ère édition 1980
2.P.Davezies, A.Deveaux, C.Torres Repères pour un clinique médicale du travail, Archives des maladies professionnelles 2006
3.H.Arendt Condition de l’homme moderne, Pocket, 2002
4.J.G Lemaire Le couple sa vie sa mort, la structuration du couple humain, Payot, 1997
5.X.Lacroix Les mirages de l’amour, Bayard, 1 Aimer, travailler, deux

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